Je suis un garçon

#2Je suis un garçon

Je suis un garçon. Enfin, c’est ce que l’on m’a dit à la naissance. J’ai 21 ans. Un « homme » me direz-vous. Moi j’aime bien le terme « garçon ». Pourquoi ? Parce que je rame dans mes études pour rentrer dans la meilleure fac possible en espérant savoir où je vais (que celui qui invente un GPS dans la vie quotidienne me tienne au courant : « Au prochain choix crucial que vous aurez à faire, tournez à droite »). Je fais genre je lis Le Figaro alors que je me demande ce qu’il va se passer dans le prochain épisode de The Walking Dead. J’ai plein de livres surement très intéressants écrits par des gens surement très brillants mais je trouve que jouer à la Playstation c’est aussi très distrayant (ambition professionnelle : devenir Batman). Mais vous comprenez, entre celui que vous êtes et celui que vous prétendez être, il y a toujours une petite marge. Dans mon cas, elle est un peu particulière.

Je suis un garçon qui, une fois, a invité une fille au cinéma. On a ri, j’avais ma main autour de ses épaules, elle était belle. On s’est embrassé. Ici, vous êtes en train de sortir votre pop-corn pour entendre la suite de l’histoire (arrêtez de mentir, je le sais). En réalité, il n’y en a pas vraiment. Pas de saison 2. Pas de prequel ; pas de reboot ; pas de saga à succès. On s’est embrassé et puis… rien. Pas la moindre petite réaction de ma part. Pas de frisson. Pas de tension. Juste un semblant de baiser censé dire « je suis un homme, j’embrasse la fille à la sortie du cinéma ». Si c’est ça l’amour, franchement je me sens bien en tant que célibataire endurci.

Je suis un garçon qui, une autre fois, a invité une autre fille au cinéma (ma vie est une aventure de tous les jours je sais). Vous la connaissez surement, elle est belle, les cheveux ondulés, un sourire superbe et un humour à tomber. Elle est intelligente et a exactement les mêmes goûts que vous. En somme : elle est parfaite. Mais elle est un peu trop franche, et me demande pourquoi je ne l’embrasse pas ? Alors je l’embrasse. Joli manque de spontanéité, félicitations moi. Et puis elle se demande aussi pourquoi, alors que l’on est seul dans sa chambre, sans craindre la moindre interruption, je ne me décide pas à franchir le cap. Moi je le devine. Mais je m’interdis de me l’avouer. Moi je le sais…

Pourquoi écrire ce témoignage ? Pas pour vous raconter que je suis sorti avec deux filles (Don Juan…). Mais comme toute histoire ne commence pas par « il était une fois », il convient parfois de planter le décor.

Je suis un garçon qui a toujours regardé les autres garçons. Non pas que je tombe amoureux. Non, quelle idée. Non je les regarde parce qu’ils sont beaux. Mais attention, c’est « normal ». Tout le monde fait ça. Vous ne faites pas ça vous ? Ah bon…

Je suis un garçon qui aime les garçons, mais « Non, je ne suis pas gay ». Elle est là la vérité. Cette pesante vérité, cachée au fond de moi comme une ombre enfouie qui ne demande qu’à exploser en pleine lumière sans que je ne le veuille. Des vagues successives de peur et de doutes venant chaque jour un petit plus éroder ma douce illusion. Un cauchemar sans fin auquel j’espère échapper tous les matins à mon réveil. Chaque jour, je les regarde, toutes ces filles qui défilent devant moi, me forçant à tomber amoureux de l’une d’elle. Pourquoi est-ce si difficile ? Qu’est-ce qui me fait défaut ? Comment pourrais-je récupérer ce petit bout de moi que j’ai égaré en chemin et qui ferait de moi un garçon comme tous les autres dans un lycée comme tous les autres dans une ville comme toutes les autres ? Pourquoi, moi, je dois forcément être différent quand je n’aspire qu’à être normal? Moi jamais je ne me suis dis « elle est superbe cette fille », mais combien de fois n’ai-je pas pu m’empêcher de plonger dans le regard de ce beau brun qui attend son bus ? Pourquoi ?

Vous savez ce qui est étrange ? Malgré ces peurs qui m’assaillaient au quotidien, j’étais hétérosexuel. J’étais dans la norme. J’acceptais l’idée d’être peut-être temporairement perdu. Une simple passade. « Oui je trouve ce garçon beau et alors ? Dans 5 ans on en rigolera, ma copine et moi ».

Les jours passèrent, égrenant les semaines, les mois, les années, sans que jamais cette passade ne prenne fin. Et à mesure que mon intérêt pour les hommes grandissait, que mes regards ne pouvaient plus se détacher de leur sourire charmeur, de leur regard si perçant, se déroulait un combat féroce au plus profond de mon être. Comment pouvais-je être hétérosexuel si je ne me battais pas contre ces pulsions ? Pire, je semblais les accueillir à bras ouverts. Oui je suis hétérosexuel enfin ! J’aimerais tomber amoureux d’une jolie Natalie, on prendrait une belle maison avec une clôture en bois blanc  où l’on accueillerait nos amis le dimanche pour le barbecue, pendant que les enfants joueraient dans le jardin et je prouverais que vous avez tort.

Tu es un garçon qui aime les garçons, tu es gay. Prends toi cette claque dans les dents, bois un verre et pars réfléchir mon grand. Il devait être un peu plus âgé que moi, d’un an ou deux. Comme un grand frère qui vous met un bras autour de l’épaule pour s’entretenir avec vous en toute confiance, ce garçon m’a mis au pied du mur alors qu’il ne me connaissait même pas. La forteresse de mes illusions s’est abattue dans un fracas de rêves et d’espoirs qui a ébranlé tout mon petit univers. Avouer ? Non impossible. Avouer, c’est avant tout s’avouer à soi-même, c’est atteindre un point de non retour. Nier ? A quoi bon… ?

Je suis un garçon qui se demande s’il a le droit de s’affirmer ?

Nous sommes un peu moins d’un an plus tard, au printemps 2013. Cette juxtaposition de mots « tu es gay », phrase ô combien ordinaire grammaticalement parlant m’a obligé à reconsidérer ma vie sous un autre angle. Allez hop, on se fait de l’autre côté du problème et on analyse la situation.

Coming Out ? C’est le terme que vous cherchez ? Franchement permettez-moi de vous dire que  la définition est un peu vague pour qui doit la mettre en pratique. L’idée ? Avouer son homosexualité ? A qui ? Me l’avouer à moi-même : ça a pris son temps mais c’est fait. L’avouer à mes amis ? Je serais un peu hypocrite de cocher cette case dans la liste des A faire alors que tous mes amis proches ne sont pas au courant. Oui, la plupart le savent, et le savaient déjà avant que je ne le leur dise mais se sont toujours gardés de m’interroger, pensant à juste titre que ce changement, cette confiance, je devais l’acquérir seul. Oui, la majorité le sait à présent à vrai dire. Tous ? Non. Pourquoi ? Parce que j’ai encore peur. L’avouer à ma famille ? C’est un peu plus délicat encore.

Et là je sais ce que vous êtes en train de dire. « Non mais il n’y a pas de honte à être homosexuel, on est au 21ème siècle ». Mais pendant que je menais un point d’honneur à éradiquer ce mensonge éhonté de ma vie, mes chers camarades de fac séchaient les cours pour une noble cause. Suivre leur copine, Sainte Frigide, dans la lutte contre le mariage homosexuel. Dur… Ils étaient mignons à essayer de m’expliquer pourquoi ils luttaient contre ce fléau. Deux hommes ensemble ? Apparemment il y a écrit dans un assez vieux livre que plein de gens ont lu que c’est mal. Mal, mal, mal. Que c’est contre nature. Qu’ « ils » iront en Enfer. Mais mon cher, ton « ils » c’est moi. Est-ce que moi je te dis que tu iras en Enfer ?!

Donc pendant que j’opérais ce travail excessivement difficile sur moi-même consistant à me dire que j’étais comme ça et que ça n’avait pas d’importance, ils étaient des dizaines de milliers à scander en chœur que je me mentais et que je représentais une perversion de la nature. J’ai beaucoup apprécié cette période pleine de douceur, de paix et de sérénité…

Je suis un garçon qui, par conséquent, ne regarde pas les filles. Perspicace, n’est-ce pas ? Pourtant chaque jour, on me gratifie d’un fin et délicat « t’as pas envie de pécho la meuf là bas ? ». Et là vous avez 2 options :

– Option A : « Si elle a un boule d’enfer » = je leur mens, je cautionne le fait que, si je me cache, c’est que j’ai honte et que par conséquent, je ne suis pas normal.

– Option B : « Non mais son copain oh la vaaaache t’as vu son torse ?! Et ses bras ! Non sérieux, quel canon !!! ». Regards estomaqués de tout le monde. Petit silence un brin gênant. Suivi du traditionnel « t’es pédé ? » (ah oui alors petit aparté : quand un pote vous révèle son homosexualité, évitez le terme « pédé », c’est comme de dire à une fille qui vous révèle avoir pris 2 kilos cet été « t’es une grosse vache ? », c’est un peu vexant).  Là, la bande à Frigide vous tombe dessus et vous êtes catalogué.

Et là … tout bascule pour moi. Pourquoi ? Parce qu’il y a 3 mois quand j’ai rédigé la première version de ce témoignage, qui ressemble plus à une page déchirée de journal intime que l’on aurait exposé aux yeux du monde, je vous expliquais que j’avais peur. Que j’avais peur de leur rejet ; que j’avais peur de leur regard. Que j’avais peur d’eux. Et que, nécessairement, mais ça je ne l’avais pas compris, j’avais peur de moi. Encore ! (je suis un garçon terrifiant, je sais je sais…) Que par conséquent, je devais choisir impérativement à qui je devais avouer mon lourd secret. A qui puis-je faire confiance ?

Je vous expliquais aussi que, ayant déménagé, j’avais découvert une nouvelle vie, une vie dans laquelle j’avais rencontré d’autres personnes qui avaient traversé les mêmes situations et qui étaient en proie aux mêmes peurs. Que le fait d’être assuré de ne croiser personne dans une soirée gay m’autorisait à être libre et que mon premier baiser avec un garçon m’avait paru si grisant, sensuel et romantique, que plus le moindre doute était possible (désolé les filles…).

Aujourd’hui je sais qu’il y a du vrai et qu’il y a du faux dans tout ça. Je sais qu’avoir déménagé m’a permis de prendre du recul. Pourquoi ? Parce qu’enfermé dans mon mensonge je me sentais seul. Seul face au monde. Aujourd’hui je sais que je fais partie d’une communauté qui se bat chaque jour pour faire tomber les clichés, aux côtés d’autres minorités qui se battent pour l’égalité. Préserver et respecter la différence d’identité de chacun et lutter au nom de l’égalité en droit de tous les Hommes.

Je sais aussi que j’ai la chance d’avoir des amis formidables qui m’ont soutenu et m’ont aidé à prendre confiance en moi et de ne plus avoir peur de ce potentiel. J’ai compris que ce sont ceux qui sont dehors à vomir leur haine contre ceux qu’ils ne connaissent pas, ce sont eux qui ont tort et sont en tort. Ce sont eux qui doivent changer. Pas moi. Moi je sais qui je suis. Je suis gay. Mais pas que. Je suis un tout. A prendre ou à laisser.

Aujourd’hui, j’ai décidé d’arrêter de m’enfermer dans une bulle qui devra bien éclater un jour, et je préfère être à l’origine de ce changement plutôt que de le subir. Au fil des semaines j’en parlerais aux derniers amis qui ne sont pas au courant. Bien sur je crains toujours leur réaction. Je crains qu’ils m’en veuillent de ne pas leur avoir fait confiance avant. Pour certains je crains qu’ils ne l’acceptent pas et qu’ils ne mettent un terme à notre amitié. Oui cette possibilité existe, oui cela me peine de le reconnaître, non ça ne devra pas m’arrêter car ma vie m’appartient et il semble que mon bonheur ne réponde pas à leurs critères. Tant pis !

Pour ce qui est de ma famille, les choses sont différentes pour le moment. Avouer à ses parents son homosexualité c’est aller plus loin que de leur dire « It’s raining men ». C’est leur dire que l’on adopte un mode de vie que certains contestent violemment et qui pourra nous conduire à mener des batailles plus féroces. Leur peur est légitime. Derrière cette peur, je pense qu’ils ne conçoivent pas que ces questions ont trouvé leurs réponses depuis longtemps pour ceux qui se lèvent et affirment leur identité. Malgré tout, je ne me précipite pas. Le sujet demeure délicat et il faut choisir les bons mots.

Comprendre qui vous êtes est une lutte de chaque instant. Pas une heure ne passe sans que des doutes ne m’assaillent, que des questions ne me taraudent. Mais, eureka, je sais qui je suis, enfin. Le reste relève du détail.

Vous vous souvenez, je vous ai dit que je voulais me marier avec une jolie femme, avoir des enfants et vivre une vie classique d’hétérosexuel classique pour prouver au monde que j’étais comme tout un chacun ? Oubliez ça. Je veux vivre avec lui. Lui ? Ne me demandez pas je ne sais pas encore qui c’est. Mais je le trouverai bien un jour après tout. D’ici là, qui sait ce que la vie me réserve ?

Je suis devenu un homme. 

B.W

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3 réflexions sur “Je suis un garçon

  1. Bonjour,
    Votre témoignage m’a beaucoup touché. C’est vrai que dans une société hétéronormé il est considéré comme « naturel », ou « normal » qu’un homme doit être attiré, amoureux d’une femme. Et c’est d’autant plus difficile quand on ne correspond pas à ce qu’ils appellent « la normalité » et qu’on aimerait vivre sa vie comme on l’entend au même titre que tous les autres.
    Je vous souhaite tout le bonheur que vous méritez avec LUI comme vous dîtes et que ça se passe bien avec vos parents.

  2. Ce n’est pas parce qu’on (un hétéro) embrasse une fille que l’on doit ressentir quelque chose ou que l’on tombe amoureux. Ce n’est pas ça qui détermine -non-plus parce que l’on trouve les garçons beaux- que l’on est homosexuel.
    Ce n’est pas non-plus un choix mais une évidence qu’il faut vivre pleinement. Plus facile à dire qu’à faire…

    Vous savez qui vous êtes et c’est l’essentiel. C’est à prendre ou à laisser ! Vos ami-e-s, les vrai-e-s, le comprendront. Pour la famille, c’est plus compliqué et je vous souhaite le meilleur.

    Un très beau texte qui relate bien les interrogations que l’on peut avoir sur sa sexualité face à la norme. Et comment s’en dégager.

    LUI existe et je vous souhaite de le rencontrer.

    Chriss 😉

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