Voile intégral

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Voile intégral

            Je rendais visite à une amie, j’étais hébergée avec elle chez son beau-père et sa mère. Un jour, je parle avec le beau-père. Nous nous étions déjà apprivoisés une fois précédente – il avait tapé gratté pour éprouver la force de résistance et la capacité de résonance, ainsi que les limites, les failles, la réactance de la matière en face de lui. Il avait pu constater que, de zone inabordable, il n’y en avait pas.

Ce jour, donc, la conversation coule. Puis apparaissent ça et là les mots voile et intégral qui émergent ensemble avec une fréquence de plus en plus grande au fur et à mesure que le flot se libère. Il tend l’oreille, évalue la possibilité d’une réticence, calcule l’ouverture. Je sens le flux immense, un tumulte boueux d’inondation, trop plein chargé de déchets charriés par les deux mots. Je donne mon feu vert, il démarre en trombe ; je le suis, il dévide sa pelote sur des kilomètres et des kilomètres ; là dessus il construit une montagne, et je lui cours après, toute ouïe, et mon estomac fait des bons à tous les virages, mes tripes me remontent dans la bouche, mon cœur jaillit, qui veut se jeter dehors, ricocher sur ses mots, intervenir dans la trajectoire, mais je suis essoufflée, il va trop vite, il veut courir seul, il veut seulement que je le suive, il veut me montrer cet édifice qu’il a construit. Recul on le voit maintenant cet édifice, c’est une montagne en papier mâché, à l’armature qui perce de partout, le papier ajusté à la va-vite, sur le vide béant, je suis en vrac, plus d’élan en moi, même les derniers tressaillements épuisés. Sous cet édifice il a enterré ce voile intégral et les personnes qu’il recouvre, linceul des ombres qu’il répudie.

Montagnes russes du train fantôme, la structure carton-pâte paraît masse compacte – chape de béton sur réacteur radioactif récalcitrant.

A sa base, une ligne interstice noire, tranche d’une boucle tordue aplatie par l’achèvement de son envolée pirouette mentale, finalisation dans l’assise du raisonnement, rationalisation ancrage dans le réel : boulonnements fixation sur le sol, mise en cage de la relation au monde, la pensée clôturée.

En dessous en-dedans, le gouffre d’où surgissent les ombres qui vont et viennent. Rideau sur l’écueil, la fracture interne maquillée en problème collectif, national, et global. Verrouillée la porte entre les mondes, la faille écartelée par le surgissement vital et l’émergence de soi comme cicatrice conjonctive. Dehors à travers la fêlure, on assiste à la projection du cinéma intérieur.

Après la course, c’est maintenant la masse de l’édifice qui m’écrase. Je n’aspire qu’à retourner en moi, cette antre confortable, quand je tourne la tête et le vois qui attend. Attend un écho, exige bientôt une manifestation positive, des mots – qu’à mon tour j’élabore voile intégral.

Je le vois au loin, l’épaisseur du vide entre nous, qui tape et gratte, toque et s’agace de ne découvrir sous son ongle aucune couleur, de ne sentir sous son doigt replié aucune dureté et de n’en sortir aucun son. Je ne résonne rien, pourtant aucune résistance, seulement cette épaisseur vide entre lui et moi. Il s’impatiente, me cherche là où je ne suis pas, veut communication message frontal, un écho miroir.

Il se rend première dupe du film par lui-même projeté, un croyant de la vie au premier degré, pendant que depuis ma place j’observe la scène et ses coulisses, la salle et les éclairages qui encadrent sa fiction. Au spectacle je m’assois toujours sur les côtés, de là les rets de lumière révèlent les cordes qui dressent le décor et les acteurs, ces filins qui traversent les scènes de part en part, tissent les événements, toiles fines et fragiles de dentellières. Imperceptibles de face, elles scintillent de biais.

Pendant que je le contemple, pantin brillant de mille feux, il interprète silence hostilité déclaration de guerre. Je me rappelle qu’il m’accueille en sa demeure – c’est-à-dire, sur son territoire. Il fait valoir sa langue, ses codes, ses normes, sa réalité – je suis sommée de m’intégrer.

Je me rapproche alors de la surface, de la dimension une : la sienne. Je le rejoins sur scène, adhère pour ce temps à la thèse de la réalité unique, rôle circonscrit à cet espace de jeu qui est le temps où je suis chez lui. Je fais semblant d’ôter le voile, qui n’est que celui de sa propre cécité, et je cède – soupape de son esprit qui expulse la résistance qui lui faisait blocage.

Marguerite Leudet

***

Marguerite Leudet est artiste. Elle inscrit sa démarche dans une pratique complémentaire d’écriture de soi et de performance au quotidien. L’enjeu en est le développement d’une existence au sein et en creux des fictions dominantes, dans leurs interstices. Elle publie régulièrement des textes sur son blog http://margueriteleudetasun-eartiste.over-blog.com, et l’ensemble de son travail est visible sur http://margueriteleudet.tumblr.com

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